Type
inventé par Brummell dans les dernières années
du XVIIIe siècle, devenu figure littéraire grâce
à Balzac, Barbey d’Aurévilly et Baudelaire, le dandy
a-t-il encore une place au XXe siècle ? Et si c’est le
cas, quelles transformations la société de masse lui fait-elle
subir ? À ces questions récurrentes, Giovanna Zapperi
propose un certain nombre de réponses grâce à la
figure de Marcel Duchamp.
« Brummell a su qu’après
Napoléon, on ne pouvait plus être soldat » écrit
Alexandre Kojève en 1969. Comparant, lui aussi, Brummell et Napoléon,
Byron affirmait qu’il eût préféré être
Brummell. En évoquant la célébrité de Marcel
Duchamp par l’intermédiaire du témoignage d’Henri-Pierre
Roché, qui la compare à celle de Napoléon ou de
Sarah Bernhardt, Giovanna Zapperi se situe donc d’emblée,
et situe Duchamp, dans la constellation de ces étoiles, dont
chacune domina son ciel, et qui fascinent par leur force d’attraction.
À Henri-Pierre Roché, Pierre Cabane prête encore
ces mots, dits à Duchamp : « votre meilleure œuvre
a été l’emploi de votre temps ».(1)
Dandy, Marcel Duchamp
l’est donc sur un double registre. Si le dandysme se caractérise
par l’invention de son personnage, si sa caractéristique
est de faire de sa personne une œuvre d’art, tout en prônant
la paresse et affichant le mépris du travail, Marcel Duchamp
a bien du dandy l’impassibilité, l’élégance
et l’impénétrabilité. La nonchalance n’exclut
d’ailleurs pas la rigueur, et Breton soulignera la « méthode
» systématique de ses trouvailles.(2) Mais Marcel Duchamp
fait aussi une œuvre, œuvre paradoxale certes, mais novatrice.
Ce trait renforce son dandysme, tout en l’en écartant.
Car avec l’invention du ready-made, triomphent l’indifférence
au goût, la production du déjà vu, l’impersonnalité
et le mépris de la « patte », trop chargée
d’émotion. Duchamp réalise le programme du dandy,
mais il le réalise également par son œuvre, et si
cette œuvre radicalise la froideur et l’impersonnalité
du sujet, elle cesse de les présenter sur le seul personnage.
Poursuivant sur ce point le programme baudelairien, Duchamp a fait passer
le dandysme du personnage à l’œuvre. Ce geste, amorcé
par le romantisme, constitue tout à la fois une perte, une sorte
de trahison par rapport à la radicalité de Brummell qui
risquait tout sur sa personne, mais assure aussi la généralisation
et la permanence du phénomène. Le dandysme ne peut durer
que s’il se transforme, réalisant à la fois sa perte
comme pure exposition de l’individu et son passage à l’œuvre,
son devenir chose. C’est pourquoi le readymade ou Le Grand
Verre, que Breton nommait un « anti-chef-d’œuvre
», sont sa plus belle conquête.
Avec Duchamp, il ne
s’agit plus seulement « du besoin ardent de se faire une
originalité », du « plaisir d’étonner
et de la satisfaction orgueilleuse de n’être jamais étonné
» comme le voulait Baudelaire,(3) mais de présenter la
reproduction et la répétition à l’œuvre.
Le ready-made, comme le rappelle Giovanna Zapperi, incarne la déshumanisation
du dandy et celle du mode de production capitaliste. Il réalise
le programme et l’assomption du poncif. « Créer un
poncif, c’est le génie » note Baudelaire dans Fusées.
Ce que Walter Benjamin commente ainsi : « L’intention
explicite de Baudelaire a été de donner une marque de
fabrique à son œuvre (…) Et il n’y a peut-être
pour Baudelaire pas de gloire plus grande que celle d’avoir imité,
d’avoir reproduit avec son œuvre ce qui est un des phénomènes
les plus profanes de l’économie moderne. L’exploit
le plus grand de Baudelaire, et un exploit dont il a été
à coup sûr conscient, a peut-être été
ceci : avoir si vite vieilli, tout en conservant une très grande
solidité ».(4) Le poncif, la marque de fabrique de la modernité
qui témoigne de l’inscription de l’œuvre dans
le temps, de sa solidité et de son vieillissement, caractérise
plus encore le ready-made, coup de génie de Duchamp qui distingue
par là des objets tout faits par le seul caprice et l’arbitraire
de son choix.
Mais il faut ajouter
avec Giovanna Zapperi que Marcel Duchamp a su aussi incarner le dandysme
dans son personnage, non seulement par sa froideur, sa nonchalance,
son originalité vestimentaire mais par l’exposition de
sa personne, les transformations qu’il a incarnées, les
travestissements qu’il a adoptés, et la « féminité
spectaculaire » qu’il met en scène dans les photographies
réalisées par Man Ray, le jeu sur l’identité
sexuelle dont témoigne Rrose Sélavy.
Au XIXe siècle, la
mode constitue, comme l’écrit Georg Simmel, à la
fois l’imitation d’un modèle, le besoin d’un
soutien social, et celui d’une différence, la tendance
à la variation, à la distinction.(5) Le manque de liberté
sociale des femmes les poussa à investir ce domaine pour affirmer
à la fois leur appartenance à un groupe et leur individualité.
Il revient au dandy d’avoir capté et détourné
à son profit cette stratégie, d’en avoir fait alors
une voie essentiellement masculine, brouillant les cartes sociales traditionnelles
et le partage des genres.
Le dandy en effet, et
Brummell au premier chef, devient l’arbitre des élégances
masculines, le génie de la mode, innovateur, original, inimitable,
et pourtant imité, copié, singé à l’envi.
Brummell est-il pour autant une star ? Plutôt une diva, capricieuse
et despotique, dont tout le monde, le Régent d’Angleterre
avant les autres, craint les jugements qui tombent comme des arrêts
sans appel. De la diva, le dandy a le pouvoir de rendre un salon à
la mode en y paraissant quelques minutes ; il a le pouvoir de lancer
une mode improbable comme celle de la cravate si raide qu’elle
empêche tout mouvement, ou, selon Barbey d’Aurévilly,
celle de l’habit râpé. De la star pourtant, Brummell
partage la capacité à être en mesure de créer
un mythe. Une star, écrivait Malraux, « est une personne
capable d’un minimum de talent dramatique dont le visage exprime,
symbolise, incarne un instant collectif ». Et il citait Marlène
Dietrich, mythe au même titre que Phryné. La star est,
selon Malraux, féminine, et, au XXe siècle, liée
au cinéma. Elle est la grande actrice capable d’incarner
des rôles différents, et capable de faire naître
et converger des scénarios. Mais Garbo ou Marlène, en
reines, en courtisanes ou en espionnes, s’inscrivent dans la continuité
des héros de la pantomime, Pierrot voleur, ivrogne, amoureux.
Un homme peut aussi incarner un mythe, l’exemple parfait en est,
pour Malraux, Chaplin. Car, ajoute Malraux, « le cinéma
s’adresse aux masses, et les masses aiment le mythe, en bien ou
en mal ».(6)
Si
Brummell est une star, ce n’est pas son visage mais l’ensemble
de sa personne qui l’incarne. Mais la star est supposée
plaire au public, séduire, figurer un objet de désir.
Or le dandy, et sans doute Duchamp pas davantage que Brummell, ne cherche
à plaire. Il dérange, il aime le mauvais goût et
le plaisir aristocratique de déplaire, il manie volontiers un
humour corrosif, ou un esprit cinglant peu pratiqué par les stars.
Quand Baudelaire exige du dandy qu’il vive et dorme devant un
miroir, qu’il soit sublime sans interruption,(7) il s’agit
d’un idéal de sainteté, de cette règle ascétique
qu’il donne au dandysme et par lequel celui-ci, pour lui, «
confine au spiritualisme et au stoïcisme »(8). On est donc
loin de l’idée d’une image médiatique. Quant
à Marcel Duchamp, arrivant, selon Breton, « au terme de
tout le processus historique de développement du dandysme »,
il « est assurément l’homme le plus intelligent et
(pour beaucoup) le plus gênant de cette première partie
du XXe siècle »(9).
Bien loin d’être
lui-même une star, Duchamp peut jouer à la star. Il en
a dénoncé les stéréotypes dans la société
de masse : à la fois ceux de la femme fatale, mais aussi ceux
de « l’industrie culturelle » ou de la culture : La
Joconde est une star, mais L.H.O.O.Q. Elle rentre dans la circulation
du capital ; elle doit pouvoir être pourvue d’une moustache,
vendue et échangée. En ce sens, comme le dandy du XIXe
siècle, Duchamp a interrogé l’art et la culture
de son temps en présentant des figures qui en radicalisaient
les interrogations. Comme le dandy, Duchamp se moque du génie
romantique et de sa pseudo inspiration. Il fait l’éloge
de la facticité, de l’indifférence, de l’impassibilité,
du règne d’une causalité ironique qui empêche
toute reconnaissance de l’identité. Quand l’originalité
est « adaptée au marché »(10), comme Baudelaire
en a le premier eu l’idée, et comme Duchamp l’a réalisé,
le génie ne peut se donner que comme poncif. Duchamp achèverait
ainsi le dandysme, dans tous les sens du terme.
Notes
1.
M.
Duchamp, Entretiens avec Pierre Cabane, Pierre Belfond, 1967,
p. 135.
2. A. Breton, Anthologie de l’humour noir,
J. J. Pauvert, 1966, Le livre de poche, p. 355.
3. C. Baudelaire, « Le Peintre de la vie moderne
», Œuvres complètes, Gallimard, bibliothèque
de la pléiade, 1976, t.2, p. 710.
4. W. Benjamin, Paris, Capitale du XIXe siècle,
Le livre des Passages, Paris, Editions du Cerf, 1989, p. 388.
5. G. Simmel, « La mode », Philosophie
de la modernité, Payot, 1989, p. 168.
6. A. Malraux, « Esquisse d’une psychologie
du cinéma » (1946), Œuvres complètes,
Gallimard, bibliothèque de la pléiade, t.IV, p. 14-15,
2004
7. C. Baudelaire, « Mon cœur mis à
nu », Œuvres complètes, op. cit., t.1, p.
678.
8. C. Baudelaire, « Le Peintre de la vie moderne
», op. cit., p. 710.
9. A. Breton, ibid.
10. W. Benjamin, op. cit., p. 347.