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Le portrait de Marcel
Duchamp.
Deux portraits
de Marcel Duchamp réalisés par Edward Steichen
à New York en 1917 donnent à voir l’image
séduisante du jeune artiste. Quand il arrive aux États-Unis,
en juin 1915, Duchamp est déjà célèbre
grâce au scandale suscité, deux ans auparavant,
par son Nu descendant un escalier. Ce tableau, exposé
en 1913 à l’Armory Show – exposition qui
introduisait l’art moderne européen sur le nouveau
continent – avait en effet connu un succès fulgurant.
Si l’on croit au témoignage d’Henri-Pierre
Roché, les Américains considéraient le
jeune peintre qu’était alors Marcel Duchamp comme
une célébrité :
« Marcel Duchamp était,
à cette époque, à New York, avec Napoléon
et Sarah Bernhardt, le Français le plus connu. »(1)
Le contexte
dans lequel ces photographies ont été prises n’est
pas connu. Peut-être étaient-elles destinées
à une publication dans la presse pour illustrer un article
consacré à Duchamp. Elles montrent le même
homme charmant qui se livre avec insouciance au regard du photographe.
Dans la première, Duchamp apparaît de profil, vêtu
de façon sobre mais élégante d’une
chemise blanche et d’une cravate. Ses cheveux sont coiffés
en arrière, il lève un bras comme si sa main était
appuyée contre un mur. L’autre main, probablement
dans la poche, évoque une pose décontractée.
L’absence d’expression et la fixité du regard
renforcent son air absorbé qui provoque la curiosité
du spectateur. La seconde photographie a probablement été
prise par Steichen lors de la même séance. Duchamp
est habillé de la même façon, mais cette
fois, les mains dans les poches, il regarde l’objectif
d’un air détaché. Il est appuyé avec
nonchalance au battant d’un volet. Steichen, qui entamera
d’ici peu sa fulgurante carrière de portraitiste
de célébrités et de photographe publicitaire,
fait preuve dans ces images d’une connaissance déjà
approfondie des conventions qui régissent ce genre de
portraits. Ces photographies présentent Duchamp comme
une célébrité, exposant son charme au regard
curieux du spectateur, mais ne révélant rien de
sa personnalité. Elles soulignent l’ambivalence
de l’attitude de Duchamp, entre la concentration intérieure
et la conscience d’être l’objet des regards.
À partir
de ces portraits, je voudrais considérer l’attitude
de Duchamp pendant son séjour à New York (entre
1915 et 1923) à l’égard de son rôle
d’artiste et retracer le chemin qui le conduira à
se mettre en scène travesti en femme, dans une série
de photographies réalisées en 1921 par Man Ray.
La féminité spectaculaire, qu’il imite dans
ces photographies, apparaît en effet fortement liée
aux mutations qu’il introduit dans sa pratique artistique
au cours des années 1910. Avant d’opérer
cette métamorphose radicale du travestissement en Rrose
Sélavy – nom de l’alter-ego féminin
qu’il adopte dès 1920 – Duchamp s’inspire
de la tradition du dandysme du XIXe siècle, l’adaptant
aux différentes conditions définies par l’émergence
de la culture de masse qui s’affirme déjà
fortement aux États-Unis. Il exporte sur le nouveau continent
la figure encore inconnue du dandy, originellement anglo-française.
De ce point de vue, la personnalité d’artiste qu’il
est en train de définir est profondément ancrée
dans la culture du XIXe siècle.
« Le peintre de la vie moderne »
En affirmant
constamment son originalité vestimentaire, comportementale
et sociale, jusque dans les détails décoratifs
de son intérieur, le dandy essaie de faire de sa personne
une œuvre d’art. Il accorde beaucoup d’importance
à son image publique qu’il construit attentivement
à travers un ensemble de stratégies visuelles
: la pose, l’habillement, la coiffure à la mode,
les manières détachées et aristocratiques,
le goût pour la distinction en toute chose. Il met en
scène la subjectivité comme une construction artificielle.
Cette stratégie a pour effet de privilégier l’extériorité
et de maintenir une aura de mystère sur la réalité
supposée de la personne, cachée derrière
cette image publique. La tension entre l’indifférence
à toute influence extérieure et la nécessité
d’exister devant un auditoire est une caractéristique
du dandy tel qu’il est décrit par Baudelaire, en
1863, dans Le Peintre de la vie moderne. Baudelaire
donne une définition du dandy qui émerge à
la fois de la description de l’artiste auquel ce texte
est consacré et de ses illustrations. La confusion entre
la personne et son œuvre est en effet l’une des caractéristiques
du dandy.
La relation
du dandy à l’art se fonde sur le même mépris
pour les conventions qui caractérise toute son attitude.
Baudelaire développe à ce propos la question de
la signature, traditionnellement considérée comme
la marque du peintre. Le « peintre de la vie moderne »
peut en fait se passer de ce signe tangible qui inscrit son
œuvre dans la sphère des objets commercialisables.
Il renonce à la signature parce qu’il considère
que l’originalité de l’artiste, sa véritable
marque, réside plus dans son attitude : « tous
ses ouvrages sont signés de son âme éclatante.
»(2) En se situant aux marges des conventions, il exprime
une originalité qui émane à la fois de
ses œuvres et de sa personne toute entière.
Baudelaire a
mis l’accent sur le « besoin d’originalité
» qui rend le dandy inimitable aux yeux de la masse. Il
indique la nature codifiée et essentiellement visuelle
de cette originalité qui vise à séduire
un auditoire sans montrer aucune émotion authentique.
Cette stratégie repose sur l’idée que la
présence du dandy dans un espace public est une performance
théâtrale où tout ce qui s’exprime
résulte d’un contrôle extrême de soi.
Cette présentation lui interdit donc toute expression
d’intériorité, au profit du spectacle qu’il
constitue :
« [Le dandysme] c’est avant tout le besoin ardent
de se faire une originalité, contenu dans les limites
extérieures des convenances. C’est une espèce
de culte de soi-même [...] C’est le plaisir d’étonner
et la satisfaction orgueilleuse de ne jamais être étonné.
Un dandy peut être un homme blasé, peut être
un homme souffrant ; mais dans ce dernier cas, il sourira comme
le Lacédémonien sous la morsure du renard. »(3)
Ayant pris la
résolution de ne jamais s’émouvoir, le dandy
parvient même à mettre en scène un sentiment
authentique telle la souffrance. Sa présence visuelle
combine ainsi supériorité et déshumanisation.
La sobriété affichée et le contrôle
de soi sont accompagnés par le spectacle de la condition
de privilégié qu’affirment ses habits, ses
postures et ses attitudes. Ces stratégies visuelles conduisent
à une attitude excessive qui paradoxalement s’exprime
dans l’absence de toute spontanéité.
Le dandy et le flâneur
Dans Le
peintre de la vie moderne, Baudelaire associe la figure
du dandy à celle du flâneur et développe
la question de sa relation à l’espace urbain. La
foule qui envahit les rues de Paris au XIXe siècle est
en effet l’un des territoires favoris du flâneur
qui vit immergé dans la foule et puise son inspiration
dans l’observation de la vie des métropoles modernes.
Il entretient une relation ambivalente à l’espace
public dont il fait partie mais dont il demeure un observateur.
Il s’autorise une liberté du regard, la liberté
de l’incognito dont bénéficie le voyeur
:
« Être
hors de chez soi, et pourtant se sentir partout chez soi ; voir
le monde, être au centre du monde et rester caché
au monde […] »(4)
Cette
liberté évoque également le fait que le
flâneur profite des divisions sexuelles qui caractérisent
la société française du XIXe siècle.
L’espace public dans lequel se situent le flâneur
et le dandy est l’espace masculin de l’idéologie
bourgeoise des sphères séparées qui s’oppose
à l’espace privé et domestique dominé
par les femmes. La description des promenades du flâneur
à travers la ville moderne repose sur cette séparation.
Walter Benjamin a remarqué que le flâneur circule
librement dans l’espace public en se l’appropriant
comme un espace privé :
« La rue devient un appartement
pour le flâneur qui est chez lui entre les façades
des immeubles comme le bourgeois entre ses quatre murs. »(5)
C’est
précisément sa masculinité qui lui permet
de circuler entre ces deux espaces, de se sentir chez soi à
l’extérieur comme s’il s’agissait d’un
intérieur. Il jouit également du privilège
masculin de disposer librement de son regard, dont l’objet
privilégié demeure la femme. La foule baudelairienne
est souvent chargée d’érotisme : c’est
en elle que le flâneur aperçoit une femme désirable.(6)
Pour Walter Benjamin, la relation du flâneur
à l’espace urbain est liée à l’émergence
de la consommation qui met le flâneur dans une étonnante
proximité avec la marchandise :
« Le flâneur est un homme délaissé
dans la foule. Il partage ainsi la situation de la marchandise.
Il n’a pas conscience de cette situation particulière,
mais elle n’en exerce pas moins son influence sur lui.
Elle le plonge dans la félicité comme un stupéfiant
qui peut le dédommager de bien des humiliations. L’ivresse
à laquelle le flâneur s’abandonne, c’est
celle de la marchandise que vient battre le flot des clients.
»(7)
Les qualités
d’impassibilité et de nonchalance du « peintre
de la vie moderne », aussi bien que son indifférence
affichée, dérivent selon lui de la vie commerciale.
Sa déshumanisation, qui est aussi celle du dandy, fait
ainsi écho à la déshumanisation des modes
de production capitalistes.
Cette association
du flâneur à la marchandise est également
évoquée par le choix de Duchamp des readymades.
Durant son séjour new-yorkais, Duchamp abandonne progressivement
la peinture – son Grand Verre, entamé
en 1915, restera définitivement inaccompli en 1923 –
et se consacre aux readymades. Dans son intérêt
pour ces objets produits en série, il puise dans son
expérience de flâneur à travers les rues
de Paris et de New York : les readymades ne sont rien d’autre
que les marchandises observées dans les vitrines des
magasins. Il revendique le choix du flâneur d’acheter
librement un objet parmi les centaines qu’il peut regarder
au cours de ses promenades. Il suggère ainsi que, une
fois que l’artiste a perdu son rôle au sein de la
société, c’est-à-dire une fois qu’il
a cessé de produire lui-même des objets uniques,
il devient avant tout un observateur et un commentateur. L’importance
que Duchamp accorde à l’indifférence et
à l’absence de bon ou mauvais goût dans les
readymades s’apparente précisément à
la perception que le flâneur peut avoir des marchandises
qu’il observe à travers les vitrines.(8) Le choix
du readymade est également, de ce point de vue, une conséquence
de la déshumanisation du travail à l’époque
industrielle, ce qui rend soudainement dépassée
l’idée du peintre fabriquant le tableau avec ses
propres mains.
L’indifférence
du readymade évoque également la personne et l’artiste
Duchamp. Dès son voyage aux États-Unis, l’indifférence
devient en effet une qualité, non seulement de ses œuvres,
mais de l’artiste lui-même. Les récits de
ses contemporains soulignent le détachement de Duchamp
et suggèrent que son charme repose sur sa capacité
à effacer sa subjectivité. Cette attitude provoque
la curiosité du public américain qui attendait
l’arrivée du célèbre peintre cubiste,
n’imaginant pas rencontrer cet homme raffiné qui
ne peint quasiment plus et affiche une posture d’intellectuel.(9)
Originalité et répétition
Dans la mesure
où il n’est plus le produit de la créativité
de l’artiste, le readymade remet en cause l’idée
traditionnelle de l’originalité de l’œuvre
et conduit, par là-même, à une redéfinition
du rôle de l’artiste. Si tout objet est désormais
fabriqué et reproduit pour être consommé,
le readymade apparaît comme la conséquence la plus
radicale de la transformation de l’art engendrée
par le développement technique du début du XXe
siècle. D’une certaine manière, Duchamp
partage avec Baudelaire l’idée que l’activité
artistique ne se résume pas aux objets, mais qu’elle
s’exprime dans son attitude et dans la manière
de se présenter. L’idée d’originalité
du dandy intéresse sans doute Duchamp qui incarne dans
sa personne la tension, décrite par Baudelaire, entre
l’effacement de l’intériorité et la
mise en spectacle de sa personne. L’abandon de la peinture
parvient ainsi à renforcer, de façon paradoxale,
le déplacement de la notion d’originalité
de l’œuvre vers l’artiste, ce que Duchamp suggère
quand il oppose la singularité de l’artiste à
la répétition des œuvres :
« L’individu, en tant que tel, en tant que cerveau,
si vous voulez, m’intéresse plus que ce qu’il
fait, parce que j’ai remarqué que la plupart des
artistes ne font que se répéter. »(10)
Cette répétition renvoie au manque d’originalité
auquel sont condamnés tous les artistes qui produisent
des œuvres pour satisfaire la société dans
laquelle ils évoluent. Ils produisent de cette façon
un goût qui, bon ou mauvais, n’a pour Duchamp aucune
valeur. Comme il l’explique dans un entretien donné
en 1955, ils créent plutôt une habitude qu’une
véritable œuvre d’art :
« C’est une habitude. Recommencez la même
chose assez longtemps et elle devient un goût. Si vous
interrompez votre production artistique après avoir créé
une chose, celle-ci devient une chose-en-soi et le demeure.
Mais si elle se répète un certain nombre de fois,
elle devient goût. »(11)
Dans des déclarations
de beaucoup postérieures, Duchamp affirme que l’artiste
est d’abord un individu qui se tient à distance
du grand public, notamment celui constitué par ses contemporains.
Cependant, il souligne en même temps l’importance
du spectateur dans le processus créatif.(12) Cette tension
entre l’artiste et son auditoire rappelle l’attitude
du dandy. À l’instar du peintre décrit par
Baudelaire, Duchamp se considère comme un artiste désœuvré,
parce qu’il a renoncé à produire des objets
d’art traditionnels. Face à ce renoncement, il
est amené à construire sa personne d’artiste
de manière ambivalente : l’attention est déplacée
vers sa personne, mais celle-ci demeure insaisissable. Dans
cette mise en scène de soi, s’exprime une tension
entre sa pratique de l’observation en tant que flâneur
et la conscience de constituer lui-même l’objet
du regard de ses spectateurs. Il renoue de cette façon
avec la tradition du dandy et son articulation avec le flâneur,
telle que décrite dans le texte de Baudelaire.
La masculinité ambivalente du dandy
La stratégie
visuelle adoptée par le dandy – l’attention
extrême portée à sa façon d’apparaître,
jusque dans les moindres détails comme les vêtements,
la pose, la coiffure – le rapproche dangereusement de
la féminité. Baudelaire affirme dans un autre
texte, Mon Cœur mis à nu, que les femmes
ne peuvent en aucun cas être des dandies :
« La femme est
naturelle, c’est-à-dire abominable, aussi est-elle
toujours vulgaire, c’est-à-dire le contraire du
dandy. »(13)
Si en effet
le dandy du XIXe siècle est une figure essentiellement
masculine, sa masculinité a des points communs avec cette
féminité artificielle et construite qui se dégage
du texte de Baudelaire. Les femmes qu’il décrit
sont en réalité aussi artificielles que le dandy,
puisque leur charme émane directement de la parure, du
maquillage, des vêtements et de toute leur attitude. Elles
ont une double nature, s’exprimant dans le travestissement
de l’identité qui fait écho à l’effacement
de l’intériorité du dandy.
De ce point
de vue, le dandy présente la possibilité d’une
transgression de la frontière entre les sexes, qui va
à l’encontre des idéaux bourgeois de la
masculinité. La mise en spectacle de soi, opérée
par le dandy, est un signe de la crise traversée par
le modèle masculin bourgeois. Les idéaux de rigueur
et de sobriété qui caractérisent l’homme
bourgeois sont en effet menacés par cette mise en scène
du corps masculin. En poussant à bout son ambivalence
sexuelle, le dandy offre la possibilité d’être
perçu comme un contretype susceptible de mettre en danger
la norme masculine. Dans la culture française de la fin
du XIXe siècle, le dandy est en effet souvent considéré
comme décadent, efféminé et proche de l’homosexuel.
Si le dandy
construit sa présence visuelle comme un spectacle, cette
objectivation de soi le rapproche de la femme. Dans la culture
occidentale, c’est bien le corps de la femme qui a le
rôle d’objet du désir et dans le capitalisme
naissant son image sert de support à la marchandise.
Mais, au début du XXe siècle, le corps masculin
se mêle, lui aussi, à ce spectacle, parce qu’il
ne peut pas se tenir complètement à l’écart
de la marchandise et du désir lié à la
consommation. Dans l’art comme dans la société
capitaliste en général, la masculinité
se confronte au désir du consommateur. Le dandy est une
sorte de préfiguration de la possibilité pour
un homme d’être représenté comme une
femme et d’être associé au désir et
à la marchandise. Il est aussi, pour cette raison, une
figure potentiellement transgressive pour l’idéal
bourgeois de la différence des sexes.
Avant l’avènement
des stars du cinéma, le dandy construit sa personnalité
comme une mise en scène théâtrale capable
de séduire le grand public. Au tournant des XIXe et XXe
siècles, le dandy annonce la figure naissante de la star
féminine, dont l’existence dépend également
de la capacité à se construire dans l’image.
La rencontre entre le dandy et les premières femmes qui
atteignent la célébrité sur scène
– actrices, chanteuses de music-hall, danseuses –
est destinée à produire ce qui deviendra, au cours
du XXe siècle, la personnalité médiatique.
Il y a en effet une proximité évidente entre l’image
du dandy et celle de la star. Comme le dandy, la star construit
une image de soi dont l’originalité la rend immédiatement
reconnaissable par son public. L’originalité de
la star est précisément ce qui demeure non-reproductible
et qui empêche de la confondre avec ses nombreuses imitations.
Dans son autoreprésentation féminine, Duchamp
a transféré dans sa propre image d’artiste
les caractéristiques de la star, en particulier l’effacement
de la subjectivité. Il a également saisi que cette
nouvelle forme de personnalité dérive de la rencontre
entre le dandysme et la culture de masse incarnée par
la star féminine. Que ce soit dans sa production artistique
ou dans son image d’artiste, apparaît une question
constitutive de ces années : le croisement entre la culture
d’élite et la culture de masse.
Féminité
comme spectacle
C’est
précisément pendant son séjour aux États-Unis
que Duchamp s’approprie, pour sa propre image d’artiste,
du stéréotype féminin issu de la culture
de masse. En 1921, avec Belle Haleine. Eau de voilette,
il insère d’abord son portrait en travesti dans
un flacon de parfum. Il imite de cette manière l’utilisation
de l’image féminine comme corollaire de la marchandise.
Ensuite, il se met en scène en attitudes et habits féminins
et donne un visage séduisant et mystérieux à
son alter-ego Rrose Sélavy. Ce personnage est en cela
conforme à l’image de la séduction féminine
qui domine le début des années 1920 : celle d’une
femme à la fois séduisante et menaçante.
Produite et reproduite par la photographie, elle occupe l’espace
public des villes modernes grâce aux affiches de cinéma
et à la publicité. Cette association de la féminité
à la sexualité s’inspire du rôle prédominant
de la femme dans la culture visuelle du capitalisme : celui
de l’incarnation du désir associé à
la marchandise.
La féminité
que Duchamp imite, en esquissant ainsi un regard charmeur et
une pose affectée, s’inspire en grande partie de
l’image de la femme fatale. Cette figure de féminité
excessive, caractérisée notamment par son allure
mystérieuse, dérive essentiellement de la peinture
et de la littérature française du XIXe siècle,
mais son image perdure au XXe siècle à travers
la photographie et surtout le cinéma. Son potentiel de
séduction est lié à l’idée
que la femme est désirable mais aussi destructrice à
cause de sa sexualité. Le cinéma hollywoodien
s’est approprié ce stéréotype dès
ses débuts, et a fortement contribué à
la médiatisation de cette figure de la séduction
féminine.
Duchamp
a transposé non seulement la figure du dandy, mais aussi
celle de la femme fatale dans l’art américain en
présentant au milieu artistique new-yorkais cette figure
du mystère, de l’indifférence morale et
du spectacle de soi. S’il lui revient d’avoir diffusé
ce stéréotype outre-atlantique, il s’inspire
également, sur place, de la figure naissante de la star,
diffusée par l’industrie du spectacle alors en
expansion. L’utilisation de la photographie permet une
relation plus directe avec ces images féminines : produites
en série pour une consommation de masse, elles se diffusent
plus rapidement sur le nouveau continent. Le passage de la femme
fatale de la peinture européenne du XIXe à la
star médiatique américaine du XXe siècle
marque également l’évolution de l’imagerie
liée à la femme comme incarnation de la sexualité
à l’époque de l’industrialisation.
Le geste de
Rrose Sélavy, pressant une étole de fourrure autour
de ses épaules, évoque explicitement les images
contemporaines des divas du cinéma. Duchamp imite consciemment
la féminité excessive et marchandisée,
propre à la société capitaliste, qui s’affirme
alors grâce à la photographie. À l’époque
de l’affirmation de la culture de masse, la femme, et
la séduction qu’elle exerce sur le spectateur,
apparaissent indissociables de l’image photographique.
Au début
du XXe siècle, la polarité à la fois personnelle
et visuelle du dandy et de la star se cristallise dans l’utilisation
de la photographie qui devient le support médiatique
privilégié de leur représentation. Tous
les deux se trouvent en effet dans une relation de dépendance
face aux technologies visuelles de la culture de masse. La photographie
permet de construire une image publique capable d’osciller
entre l’authenticité prétendue de la personne
– sa présence réelle quand la photographie
est prise – et le répertoire d’images existantes
qui fixent l’identité dans les codes visuels de
l’époque. Ce répertoire d’images est
le cadre inévitable de toute autoreprésentation
dans laquelle s’inscrit en particulier la construction
de l’identité sexuée.
Dans le croisement
entre la masculinité ambivalente du dandy et la féminité
de la star, produite par la culture de masse, il existe cependant
une différence fondamentale. Contrairement à la
star, le dandy assume la double posture d’objet de l’image
et d’observateur détaché. Il est à
la fois dans l’image et hors d’elle, ce qui lui
permet de garder un certain contrôle. Sa masculinité
lui permet ainsi de se protéger de l’émotion
mise en scène par la femme dans ses performances sur
scène. Dans son autoreprésentation féminine,
Marcel Duchamp adopte consciemment cette ambivalence du dandy
face à la culture de masse incarnée par la star.
Le choix d’inscrire la personnalité de l’artiste
dans le domaine féminisé de la culture de masse
renvoie à son positionnement ambivalent entre le domaine
élitiste de l’art d’avant-garde et l’imagerie
capitaliste. Il pousse son dandysme jusqu’aux extrêmes
conséquences dictées par l’émergence
du star-system et accomplit d’une certaine manière
le processus de transformation de l’artiste en star. Sa
métamorphose féminine l’éloigne en
effet de la posture de l’artiste affirmant son originalité
et son individualité, pour inscrire au contraire son
image dans la répétition inhérente à
la marchandise. Cependant, à l’instar du dandy,
Duchamp se tient dans une position ambivalente à l’égard
de sa propre objectivation. Sa transformation féminine
évoque en effet un jeu complexe entre l’auteur
de l’image et l’image elle-même, en suggérant
que l’identité de l’artiste est en réalité
instable. Il est la femme dans la photographie, mais aussi l’auteur
de l’œuvre.
Dans son glissement progressif vers la féminité,
Duchamp suit le chemin indiqué par la rencontre entre
le dandy français et la culture de masse américaine
et le transpose dans son processus de destruction et de reconstruction
de la masculinité de l’artiste. Entre les années
1910 et 1920, son autoreprésentation interroge la crise
de la masculinité de l’artiste et met en exergue
l’association entre l’œuvre d’art, l’artiste
et la marchandise.
Notes
1. Henri-Pierre
Roché, « Vie de Marcel Duchamp », in Écrits
sur l’art, présentés et annotés
par Serge Fauchereau, Marseille, André Dimanche, 1998,
p. 239.
2. Charles Baudelaire, « Le peintre de
la vie moderne » (1863), in Curiosités esthétiques.
L’Art romantique et autres œuvres critiques, textes
établis par Henri Lemaitre, Paris, Garnier, 1990, p. 459.
3. Ibid., p.483
4. Ibid., p. 463.
5. W. Benjamin, « Le Paris du second empire
chez Baudelaire » (1938), in Charles Baudelaire. Un
poète lyrique à l’apogée du capitalisme,
Paris, Payot, 2000, p. 60.
6. Dans Les fleurs du mal, il décrit
le désir pour la femme aperçue à travers
la foule, voir A une passante, in C. Baudelaire, Œuvres
Complètes, Paris, Robert Laffont, 1980, pp. 68-69.
Sur le thème de la foule chez Baudelaire, voir W. Benjamin,
« Sur quelques thèmes baudelairiens » (1939),
in Charles Baudelaire, op. cit., pp. 147-208.
7. W. Benjamin, Charles Baudelaire,
op. cit., p. 85.
8. « Il est un point que je veux établir
très clairement, c’est que le choix de ces readymades
ne me fut jamais dicté par quelque délectation esthétique.
Ce choix était fondé sur une réaction d’indifférence
visuelle, assortie au même temps à une absence totale
de bon ou mauvais goût… en fait, une anesthésie
complète. », M. Duchamp, « A propos des readymades
» (1961), in Duchamp du signe, op. cit., p. 191.
9. Voir par exemple un entretien publié
dans Art & Decoration, septembre 1915, repris dans
M. Duchamp, Deux interviews new-yorkaises. Septembre 1915,
Paris, Échoppe, 1996.
10. P. Cabanne, Marcel Duchamp. Entretiens
avec Pierre Cabanne, Paris, Pierre Belfond, 1967, p. 121.
11. M. Duchamp, Duchamp du signe, écrits
réunis et présentés par Michel Sanouillet,
Paris, Flammarion, 1994, p. 181.
12. Duchamp explique ce point dans Le Processus
créatif : « Somme toute, l’artiste n’est
pas tout seul à accomplir l’acte de création
car le spectateur établit le contact de l’œuvre
avec le monde extérieur en déchiffrant et en interprétant
ses qualifications profondes et par là il ajoute sa propre
contribution au processus créatif. », in M. Duchamp,
Duchamp du signe, op. cit., p. 180.
13. C. Baudelaire, Mon cœur mis à
nu, in Œuvres complètes, Paris, Robert
Laffont, 1980, p. 406.
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Fig.
1 Edouard Steiner, Marcel Duchamp, 1917. Photographie.
Philadelphia Museum
of Art, The Louise and Walter Arensberg Collection.
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Fig.
2 Edward Steichen, Marcel Duchamp, 1917. Photographie.
Collection privée, Paris.
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Fig.
3 Marcel Duchamp, Belle Haleine, 1921. Readymade
assisté: flacon de parfum avec étiquette,
16,3 x 11,2 cm, Collection privée, Paris.
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| Fig.
4 Man Ray, Marcel Duchamp en Rrose Sélavy, 1921/1924.
Photographie, 21,9 x 17,4 cm. Philadelphia Museum of Art,
The Samuel S. White, III, and Vera White Collection. |
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